Prologue
On peut vivre à l'autre bout du monde et s'intéresser à l'Histoire de l'Europe et de la Bretagne. C'est à ce titre que nous avons reçu de notre correspondant Ernest Ménard, une série d'enquêtes sur des personnages qui eurent des rôles opposés pendant l'occupation à qui cependant il ne fut pas rendu justice tout à fait comme il aurait pu convenir. Ce que nous mettons à jour n'est pas complètement inédit mais les difficultés à ressortir certaines informations même si elles ne constituent pas la preuve d'une volonté de dissimulation restent néanmoins suffisamment troublantes compte tenu de l'identité des personnages en cause. Les faits évoqués suscitent des passions voire une certaine omerta, mais ils sont vérifiables, il nécessitent aussi un peu d'obstination. Faut-il rappeler que les frères Mahé dont il est question dans cette série étaient devenus aussi par la force des événements des Bretons expatriés, tandis que le personnage au rôle moins glorieux que l'histoire semble taire était quant à lui « un bon Français de l'intérieur ». Il est probable que la France se soit découvert une maladie « d'identité nationale » , mais pour en guérir ne faudrait t-il pas justement qu'elle reconnaisse d'abord ses pages sombres pour mieux les corriger. Elle en a l'occasion avec son débat sur l'identité et son projet de réforme des collectivités territoriales. Faut-il que ce soit aussi les Bretons du Monde qui le disent ?
PREMIERE PARTIE : Jean MAHE
Pendant que s'écrivait un décret qui allait séparer en 1941, la Loire Atlantique de la Bretagne sous la supervision de Louis Guichard , le père de celui qui assurera plus tard la présidence de la région héritant de cette amputation, Jean Mahé combattait quant à lui, dans le détachement permanent des Forces aériennes du Tchad, (le DPFAT) qui allait se nommer six mois après ce funeste décret, « Groupe de bombardement Bretagne"
Né le 2 juin 1917 à Nantes, Jean Mahé était le fils d'un peintre-décorateur et l'aîné d'une famille comprenant quatre garçons. Il abandonna l'école à 14 ans pour travailler comme employé de bureau et aider les siens. Parallèlement, il entreprit des études secondaires et il passa ainsi ses deux baccalauréats, puis un certificat de licence de mathématiques. En septembre 1937, il intègra l'École spéciale militaire de Saint-Cyr et il en sortit sous-lieutenant dans l'Armée de l'Air en 1939. Affecté à l'école d'application de l'Armée de l'Air à Versailles, il fut breveté pilote en février 1940. En juin 1940, Jean Mahé fut replié au centre d'instruction de chasse à Cazaux. Le 24 juin, refusant l'armistice, il décida de rejoindre l'Angleterre et embarqua à Port-Vendres sur un transport de troupe polonais. Via Gibraltar, il débarqua à Liverpool le 17 juillet 1940 et s'engagea immédiatement dans les Forces aériennes françaises libres. En Grande-Bretagne, il retrouva son jeune frère Yves Mahé, pilote lui aussi et rallié à la France Libre, qui recevrait également plus tard la Croix de la Libération. Affecté comme pilote à la 3e Escadrille du Groupe de combat n°1, Jean Mahé partit, le 10 septembre 1940, avec le corps expéditionnaire à destination de Dakar à bord du porte-avions Ark Royal. Le 8 octobre, il débarqua à Douala au Cameroun et participa avec le Groupe de combat n°1 aux opérations de libération du Gabon du 26 octobre au 11 novembre. Il y effectua six missions sur avion Lysander soit deux bombardements en piqué et quatre observations et appuis d'infanterie. Le 22 novembre 1940, il fut affecté au détachement permanent des Forces aériennes du Tchad (DPFAT) avec lequel il participa, en appui de la Colonne Leclerc, à la campagne contre Koufra du 30 janvier au 1er mars 1941. Le jour même de la victoire de Koufra, il fut nommé commandant du DPFAT, poste qu'il occupa jusqu'au 9 juillet 1941. Entre-temps, Jean Mahé fut promu lieutenant, le 1er juin 1941, et se vit chargé de l'entraînement aérien des Forces aériennes du Tchad. En juillet, le DPFAT fut relevé par une escadrille en provenance de Rhodésie et put se préparer aux prochaines opérations dans le désert libyen. Le 1er janvier 1942, le DPFAT devint le Groupe de bombardement "Bretagne" et c'est sous cette nouvelle appellation que l'unité fut engagée, quelques semaines plus tard, dans le Fezzan (Libye). Le lieutenant Mahé -qui prit une part très importante à la formation de cette nouvelle unité- accomplit une mission de bombardement dans des conditions extrêmement défavorables : ayant atterri, sur le chemin du retour, dans le désert, presque à bout d'essence et perdu, il parvint à ramener son avion et son équipage sans aucune aide extérieure au bout de quatre jours. Le 1er mars 1942, il fut nommé commandant de l'escadrille "Nantes" du "Bretagne" qui fut détachée à Fort-Archambault. Il assura avec son unité toutes les reconnaissances effectuées au Fezzan en vue du renseignement et de la préparation de la deuxième campagne du général Leclerc. Il assura personnellement cinq missions sur Glenn Martin dont une attaque à la mitrailleuse d'une colonne de combat italienne. Promu au grade de capitaine, il participa, du 16 décembre 1942 à la fin janvier 1943, à la deuxième campagne du Fezzan et de Tripolitaine à la tête de son escadrille. Au cours de ces opérations il exécuta notamment huit missions de reconnaissance à basse et haute altitude et reçut une citation à l'ordre de l'Armée aérienne pour avoir, le 9 janvier 1943, obtenu avec son seul équipage, après une attaque à la mitrailleuse, la reddition d'une colonne italienne composée de 110 soldats et de 10 officiers. Le capitaine Mahé fut ensuite chargé de l'instruction au sol du "Bretagne" successivement à Sebah (Fezzan) et à Ben Gardane (Tunisie) jusqu'en août 1943. Il dirigea ensuite, jusqu'au 5 novembre 1943, l'entraînement aérien des équipages à Rayack (Liban). Chargé de mission par le commandement de l'Air au Moyen-Orient pour le retour en opération du Groupe, il suivit également, avec l'ensemble de son unité, un stage sur B.26 Marauder en décembre 1943 et janvier 1944 au camp américain de Telergma en prévision de nouvelles missions. En Sardaigne, du 15 mai au 4 octobre 1944, il occupa les fonctions d'officier d'opérations du "Bretagne" et, bien que chargé de l'entraînement aérien, il n'en accomplit pas moins 38 missions de bombardement sur B.26, soit comme pilote chef de formation, soit comme pilote chef de flight, pendant la campagne d'Italie. En août 1944, changement d'objectifs, le "Bretagne" opéra dans le sud de la France pour préparer le débarquement de Provence. Jusqu'au 18 août, il bombarda les batteries côtières de la région. A partir de la fin août, les objectifs visés furent de nouveaux italiens. En octobre-novembre 1944, le Groupe "Bretagne" fut stationné à Istres, puis à Bron sous les ordres du commandant Ducray que secondait le capitaine Mahé. À partir du 2 décembre, les B.26 du "Bretagne" prirent pour cible les ponts sur le Rhin. A la fin de l'année 1944, Jean Mahé avait déjà accompli 1570 heures de vol, dont 1430 comme pilote et rempli 67 missions totalisant 276 heures de vol de guerre. Promu commandant, il termina la guerre en Allemagne après avoir effectué au total 91 missions de guerre. En juillet 1945, Jean Mahé reçut le commandement du Groupe "Bretagne". Le 2 décembre 1946, l'avion dans lequel il avait pris place comme passager s'écrasa à quelques mètres du sommet du Ballon d'Alsace. Décédé à Giromagny (Territoire de Belfort), Jean Mahé fut inhumé à Guérande.
SECONDE PARTIE : Jean MAHE
Pendant donc que s'écrivait le décret qui allait amputer la Bretagne de son cinquième département au profit d'une région dite « région d'Angers » avec la collaboration active du baron Louis Guichard dans le gouvernement de Vichy, le Nantais Yves Mahé rejoignait au sein des FFL son frère Jean en Grande-Bretagne.
Né à Nantes le 21 novembre 1919, Yves Mahé était un frère cadet de Jean Mahé et il devint lui-même photograveur de profession. De bonne heure, il se passionna pour l'aviation et passa son brevet de pilote civil à l'"Avia-club" de Château-Bougon. Le 10 octobre 1939, il s'engagea en qualité d'élève pilote à la base d'Istres où il obtint son brevet militaire. Replié, devant l'avancée allemande de juin 1940, à Oran, en Algérie, il refusa l'armistice et, avec plusieurs camarades dont Jacques Hazard, après quelques tentatives avortées, parvint à s'évader à bord d'un Caudron Simoun de la base aérienne de Tafaraoui, dans la nuit du 1er au 2 juillet 1940. Parvenu à Gibraltar, Yves Mahé s'engagea dans les Forces françaises libres et, avec ses camarades, s'embarqua le 7 juillet 1940 sur l'Anadyr, cargo français ralliant la France libre en Angleterre. Il retrouva en Grande-Bretagne son frère aîné, Jean Mahé, pilote également rallié à la France libre et qui sera, lui aussi, fait Compagnon de la Libération. Pendant un an, le sous-lieutenant Yves Mahé compléta sa formation de pilote en Grande-Bretagne avant d'être affecté, le 1er septembre 1941, au 253 Fighter Squadron de la Royal Air Force comme pilote de chasse. Avec son unité, il participa en qualité de chef de patrouille aux opérations de défense du territoire notamment la nuit, mais également à des missions de protection de convois maritimes et de mitraillage des positions côtières ennemies. Promu chef de dispositif en janvier 1942, il abattit consécutivement un Heinkel III et un Junkers Ju 88 au-dessus d'York dans la nuit du 29 au 30 avril 1942. Volontaire pour le groupe de chasse Normandie-Niémen dès sa création, il obtint d'être dirigé vers la base de Rayack et affecté au "Normandie", le 15 août 1942. Le groupe, par décision du général de Gaulle, devait être envoyé sur le front de l'Est pour combattre auprès des Soviétiques et, de fait, Yves Mahé parvint en URSS le 29 novembre 1942 avec les premiers pilotes du groupe. Engagé avec son escadrille sur le front central, il soutint lors de la bataille d'Orel, pendant 15 longues minutes, le 13 avril 1943, un combat inégal seul face à trois FW 190 et réussit à leur échapper après avoir abattu l'un d'eux. Il prit part ensuite à toutes les opérations jusqu'au 7 mai 1943, date à laquelle il est descendu par la DCA ennemie au cours d'une mission de mitraillage au sol dans la région de Smolensk, à 15 kilomètres à l'intérieur des lignes ennemies. Fait prisonnier après quelques heures de marche, par une vingtaine de soldats allemands, blessé à la tête pendant son atterrissage forcé, il fut interrogé puis, quelques jours plus tard, conduit au camp de Smolensk d'où il s'échappa le 28 mai 1943. Le 10 juin il fust repris alors qu'il s'apprêtait à passer les lignes. Emprisonné au camp de Lodz en Pologne, il tenta de s'échapper à quatre reprises, mais en vain. Évacué avec l'ensemble du camp en juillet 1944 lors de l'avance de l'Armée Rouge sur Varsovie, il fut amené au camp international de prisonniers de Mühlberg sur Elbe. Le 15 août 1944 il fut condamné à mort par le tribunal de la Luftwaffe à Dresde pour tentatives d'évasions répétées et sans doute pour faire partie du Groupe de chasse Normandie-Niémen. A Mühlberg, lorsqu'il apprit le verdict, Yves Mahé s'échappa de sa cellule, mais sans pouvoir franchir l'enceinte du camp au sein duquel se trouvent les cellules des condamnés à mort. Il réussit alors l'exploit de vivre clandestinement à l'intérieur du camp grâce à son ingéniosité et à la complicité de quelques-uns des 20 000 prisonniers qui partageaient son sort. A plusieurs reprises il parvint à s'évader; repris à chaque fois, il ne fut cependant jamais identifié par ses geôliers auxquels il fournit systématiquement de faux renseignements. Ayant vécu ainsi clandestinement pendant 9 mois, il dut attendre le 25 avril 1945, date de la libération du camp, pour pouvoir recouvrer son identité. Tout juste libéré, il entra en fonction comme officier de liaison près du commandement soviétique en qualité d'adjoint au colonel commandant les centres de rapatriement de Torgau et d'Eseinach. Rentré en France en août 1945, il retrouva sa place au groupe de chasse Normandie-Niémen. Le lieutenant Yves Mahé avait accompli au total 730 heures de vol dont 110 de nuit et 140 heures de vol de guerre. Affecté à la 6ème Escadre de chasse, il fut ensuite en poste à Rabat, au Maroc, comme capitaine au groupe de chasse Normandie-Niémen. En 1949, commandant en second du "NN", il servit en Extrême-Orient avant d'en prendre, en 1952, le commandement. Il s'y distingua notamment lors de l'opération de sauvetage du lieutenant Marraud aux côtés de Daniel Miart. Il fut ensuite successivement commandant en second de la 10ème Escadre de chasse à Creil, puis commandant de la 5ème Escadre à Orange en 1956. Le lieutenant-colonel Yves Mahé mourut en service commandé le 29 mars 1962 au cours d'une mission aérienne à Boussu-en-Fagne, en Belgique. Yves Mahé fut inhumé à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine).
TROISIEME PARTIE : Louis Guichard
Le rôle du baron Louis Guichard pendant que les frères Mahé se battaient dans les Forces Françaises Libres
Directeur de cabinet de l 'amiral François Darlan, chef du gouvernement de Vichy, de février 1941 à avril 1942, le baron Louis Guichard (père d'Olivier) fut véritablement au cœur de l'appareil d'État dirigé par le maréchal Pétain et sa responsabilité dans la politique menée au cours de ces 14 mois fut infiniment plus importante que ne devait l'être un peu plus tard celle d'un Maurice Papon, simple secrétaire général de la préfecture de la Gironde (de mai 1942 à juin 1944). C'est sous l'autorité de l'amiral Darlan que fut créé le 29 mars 1941 le Commissariat général aux questions juives, organisme administratif chargé d'appliquer la politique de l'État français vis-à-vis des Juifs de France, et le baron Louis Guichard eut comme fréquent interlocuteur Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives jusqu'au 5 mai 1942.
C'est aussi le baron Guichard qui supervisa la préparation du décret qui allait être signé le 30 juin 1941 et publié au Journal Officiel de l'État français à Vichy, le 1er juillet 1941, décret qui déparait la Loire-Inférieure des autres départements bretons et la rattachait à une "Région d'Angers" préfiguraient la future région dite des "Pays de la Loire". Ce qui en dit long sur la manipulation de l'histoire à la quelle certains se livrent, c'est que le rôle du baron Louis Guichard ait pu être totalement occulté jusqu'ici... Les faits historiques sont pourtant là, facilement vérifiables...
Dans ce même temps, les deux jeunes aviateurs nantais, les frères Jean et Yves Mahé, eux, se battaient héroïquement dans les forces Françaises Libres et le groupe de bombardement auquel allait appartenir l'aîné en 1942 et qu'il allait lui-même commander en 1945, s'appelait le Groupe Bretagne, sans doute pas tout à fait un hasard tandis que Nantes prêtait son nom à celui d'une escadrille du groupe Bretagne.
Epilogue
A un moment de notre Histoire où nombre d'acteurs politiques et économiques veulent amoindrir le rôle du gouvernement de Vichy dans ce qu'il advint de la Loire-Atlantique dans la découpage territorial qui allait survenir après la libération, il n'est pas acceptable que les habitants de la Loire-Atlantique d'aujourd'hui soient tenus jusqu'à aujourd'hui dans une totale ignorance du rôle sinistre que joua le baron Louis Guichard dans la partition de la Bretagne et que par ailleurs, la vie héroïque des frères Mahé, tous deux Compagnons de la Libération, ne soit pas davantage connue de tous et, en particulier, des jeunes générations.
En espérant que ces enquêtes sur une histoire aux conséquences actuelles mal vécues par une majorité de la population de la Loire-Atlantique les aideront à comprendre que rien n'est dû au hasard et que s'il n'y avait pas eu des hommes courageux comme les frères Mahé, d'autres moins braves n'auraient pas eu ce loisir d'édifier sur des ruines encore fumantes de l'après guerre des pays sans légitimité et que des ambitions de pouvoir personnel peuvent conduire à proroger dans une future réforme territoriale.
Communication Bretons-du-Monde