La culture face à la tutelle des partis politiques

Le mot de culture retient l’attention car il est largement utilisé et souvent en dehors de son sens propre, mais il faut souligner que ce sens propre a beaucoup varié au cours des siècles. L’origine du mot est ancienne mais pour le français elle vient du latin cultura, mais aussi cultus avec des déclinaisons comme culture, évidemment mais aussi culte et couture.
Pendant longtemps le sens relatif à l’agriculture a prévalu, ainsi que corrélativement celui lié à l’éducation, si bien qu’Emile Littré après avoir consacré l’essentiel de l’article couvrant le mot à sa définition agricole, ne considère la culture que sous sa forme éducative, « la culture des lettres, des sciences et des beaux arts ».
Mais à ces acceptions anciennes se sont ajoutées récemment des définitions plus globales telles, « L’ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines » ou, « Qui couvre la civilisation dans ses aspects intellectuels ou idéologiques » il devient ainsi possible d’évoquer « la culture de classe ».
Pour beaucoup de sociologues culture est devenue un mot totalisant qui couvre en fait la conscience, l’essence d’un individu ou d’un groupe d’individus, englobant la culture intellectuelle et artistique, mais aussi l’artisanat, la cuisine, la couture, etc. Au point que beaucoup de groupes humains vus de l’extérieur sont définis d’abord par leur « culture » et très souvent par leur culture musicale.
La raison de cette évolution dans le sens du terme est aisée à comprendre, au fur et à mesure que nos connaissances des civilisations passées se sont élargies et que les spécialistes ont constaté que la culture et spécifiquement artistique, celle révélée par des témoignages matériels encore disponibles après des millénaires, cette culture donc est l’un des éléments essentiels de toute société humaine depuis les origines de l’humanité et les définit et, qu’au sein des sociétés les plus éloignées dans le temps, à côté de l’instinct de survie et de l’instinct de reproduction, cet instinct, faut-il écrire de l’expression culturelle a toujours été présent. Et nous le constatons de nos jours dans les sociétés les plus anciennes habitant cette Terre, les Bushmen, les Aborigènes, etc.
Comment s’étonner alors que, au fur et à mesure que les puissances religieuses, politiques ou militaires prenaient peu à peu le contrôle des sociétés humaines, ces puissances aient aussi souvent monopolisé ou à tout le moins cherché à contrôler l’expression culturelle des peuples et ce d’autant plus que, à l’opposé très souvent la culture, en particulier dans ses dimensions artistique et intellectuelle a souvent servi de medium aux protestations contre les pouvoirs.
Il y a sans doute très longtemps que cette dimension culturelle de l’opposition aux pouvoirs s’est manifestée et ce d’abord parce que de leur côté, les pouvoirs ont suscité l’émergence de cultures qui leur étaient liées et qui les exaltaient, alors donc que les peuples conjointement, développaient cette culture, souvent dite populaire ou traditionnelle dont ils étaient la source et les créateurs et qui fut parfois, surtout dans sa dimension musicale le ferment des révolutions.
Mais au cours des millénaires, il est évident que les cultures dites classiques et populaires se sont souvent épaulées, ont beaucoup échangé, les musiques du peuple se retrouvant dans les musiques de cour, les costumes des nobles inspirant les vêtements du peuple et vice versa. De plus, au niveau mondial, les échanges entre cultures ont été aussi très nombreux et depuis un passé très ancien, ne sont restées à l’écart de ces échanges que les populations isolées au cœur des forêts équatoriales ou dans les vallées de montagnes presqu’inaccessibles.
Tout ceci explique pourquoi Jacques Rigaud alors vice-président de le la Fondation Robert Schuman pouvait écrire en avril 2009, « culture et politique sont indissociables… il y a une lecture culturelle de l’histoire politique de l’Europe et de chacun des états qui la composent ». Il y a donc une lecture culturelle de l’histoire politique de la Bretagne et, bien entendu particulièrement à l’époque contemporaine et c’est celle qui nous intéresse.
Sous l’Ancien régime la royauté, fière de l’éclat culturel que lui conféraient ses palais, ses châteaux, ses œuvres d’art, sa littérature et sa langue, laissait les provinces vivre leur vie dans les domaines culturel, et linguistique d’autant plus que les élites provinciales copiaient en général servilement la Cour et ses modes, le peuple était alors quasiment seul porteur de la culture de sa province.
La grande révolution devait tout changer, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un régime totalitaire n’était pas l’expression d’un pouvoir militaire, religieux ou héréditaire mais d’une idéologie, et cette idéologie c’était l’unité et l’indivisibilité de l’état nation que ce pouvoir voulait incarner, or il s’agissait là d’une fiction, car le royaume de France n’avait aucune légitimité étant le fruit d’héritages douteux et de conquêtes sanglantes contre la volonté des peuples asservis. La république, qui se voulait l’expression de ces peuples, pour parvenir à n’en faire qu’un seul eut cette idée liberticide, imposer par la force si besoin, l’unité linguistique et culturelle de l’état-nation. Donc les langues vernaculaires des provinces furent qualifiées de patois appelés à disparaitre et les cultures provinciales furent ridiculisées ou progressivement décrites comme des vieilleries folkloriques tout juste bonnes à amuser les touristes, si possible étrangers.
Il faut être honnête, au XIXème siècle la langue et la culture de l’état-nation faisaient l’admiration du Monde entier, la première était largement utilisée et la seconde imitée ou copiée dans toutes les grandes capitales occidentales.
Mais le XXème siècle devait tout changer et le modèle révolutionnaire français avait enfanté des totalitarismes idéologiques qui utilisèrent la culture comme une arme. Ce fut d’abord la destruction des formes artistiques qui semblaient être une provocation pour ces régimes totalitaires, l’art dit « dégénéré » pour les nazis, l’art religieux pour les soviétiques et tous les arts anciens pour les maoïstes qui voulaient du passé faire table rase. La destruction d’œuvres d’art et de monuments d’une valeur inestimable devait en résulter et faut-il le souligner, beaucoup d’intellectuels de ce pays, d’un côté ou de l’autre de la ligne de front idéologique, applaudirent ces exactions. Car, en France l’ennemi était plus que jamais la langue de l’autre et en particulier celle du provincial. Les méthodes utilisées par le pouvoir pour imposer au peuple la seule et unique langue qui fut acceptable politiquement, celle de la république, l’ont déshonoré et avec lui une partie de ses enseignants, les bien nommés « hussards noirs de la république ».
S’agissant de la langue bretonne, selon les paroles de Mona Ozouf, ce fut l’honneur de l’Emsav et en particulier de son père, Yann Sohier, « d’avoir retourné la honte en fierté ». Dans le domaine culturel, il en fut de même, et ces musiciens, ces chanteurs, ces danseurs, jadis méprisées par les élites intellectuelles liées au pouvoir, ont triomphé dans le Monde entier, comme incidemment avaient triomphé et de façon encore plus spectaculaire les musiques issues des plantations et des ghettos des afro-américains des USA et des Caraïbes, eux aussi jadis méprisés.
Cette résurgence de la culture bretonne dans la deuxième partie du XXème siècle se produisit malgré les choquantes persécutions qui frappèrent l’Emsav après la Libération, quand les errements de quelques uns furent utilisés par d’autres par effet d’aubaine ou par opportunisme pour salir l’ensemble des défenseurs de la culture et de la langue bretonnes. En dépit de ces basses attaques, c’est ce caractère exemplaire de la culture populaire bretonne que devait reconnaitre en 1977 le président Giscard d‘Estaing en octroyant aux cinq départements bretons une Charte Culturelle dont les effets bénéfiques se firent sentir pendant près de trois décennies, en particulier grâce à la création de trois institutions, le Conseil, l’Institut et l’Agence dont le remarquable travail doit être salué et les nombreux bénévoles qui les firent vivre, félicités et remerciés.
Mais ces trois institutions ont dépendu essentiellement pour leur financement du Conseil Régional de la Bretagne administrative et du Conseil Général de la Loire-Atlantique, le Conseil Général du Morbihan et la ville de Vannes ayant aussi fait beaucoup pour l’Institut, ce financement public pouvait devenir problématique dans des contextes politiques et économiques fluctuants. Les efforts entrepris pour créer une Fondation Culturelle Bretonne, financée en partie par les entrepreneurs bretons s’avérant vains et les cotisations des membres largement insuffisantes il était clair que l’autonomie financière des institutions culturelles bretonnes était hors d’atteinte, sauf à tomber dans leur professionnalisation. Mais il était clair que les collectivités locales, pour des raisons financières et aussi sans doute politiques voudraient revoir leur participation au financement de ces institutions et les redéployer, c’est ce qui s’est produit, le Conseil a été reconverti d’une part en Conseil Culturel Régional, une instance consultative auprès du Conseil Régional et en collectif d’associations, Kevre Breizh. L’Agence a été liquidée et l’Institut survit grâce au courage et à l’inlassable dévouement de ses responsables et de ses membres, mais le Conseil Régional a créé l’année dernière une structure qui semble concurrente de l’Institut, Bretagne Culture Diversité, si certaines critiques se sont élevées lors de sa création, la sagesse veut qu’elle soit jugée sur son action et les résultats de son action.
Il se trouve que le financement de ces nouvelles institutions est assuré par des collectivités locales qui sont dans les cinq départements bretons majoritairement contrôlées par un parti, ce parti a depuis longtemps et fort honnêtement exposé ses idées en matière culturelle or, et c’est l’évidence, toutes les visions il faut bien écrire idéologiques de la culture, par construction ne peuvent faire et ne font pas l’unanimité, y compris en Bretagne car le risque est grand de voir ces idées se traduire par une orientation, idéologique donc, subie ou acceptée par ces institutions culturelles.
Il ne faut pas non plus négliger le fait que c’est ce même parti qui gère une région voisine dans laquelle un département breton qui fut le berceau et le cœur du duché de Bretagne a été inclus sans aucune consultation démocratique de ses habitants et malgré leurs protestations. Or ce parti dans cette région poursuit la même politique de débretonnisation effrénée de ce département entreprise précédemment par les partis aujourd’hui dans l’opposition régionale, ce qui laisse dubitatif quant à la volonté des responsables nationaux du parti de défendre la culture et la langue bretonnes, face à cette contradiction il n’est pas interdit de penser que leur engagement en faveur de ces marqueurs de notre conscience, il faut écrire nationale dans la Bretagne administrative relève seulement de l’expédient politique.
La longue histoire nous l’a enseigné, ce qui caractérise la culture populaire, c’est sa spontanéité et son refus des contraintes surtout idéologiques. Nous savons aussi que cette culture issue du peuple a été souvent le ferment de révolutions et pas uniquement culturelles.
Or la Bretagne, depuis plus d’un siècle a été soumise à un enseignement public inspiré par l’idéologie, imposant une histoire dite de France falsifiée en bien des points, l’histoire de Bretagne étant niée, organisant l’éradication d’une langue aux origines plusieurs fois millénaires, qui fut celle de la majorité de nos ancêtres et, pour ajouter l’insulte à l’injure, jetant le ridicule sur notre culture.
Considérant la période d’immenses bouleversements, économiques, sociaux et culturels dans laquelle le Monde est entré, il se pourrait que le peuple breton, toujours attaché à l’un de ses derniers repères sociaux, n’accepte pas de voir sa culture populaire confisquée et mise sous tutelle par un parti, même si celui-ci est majoritaire dans le Bro Gozh.
Jean Cévaër