La vérité et les mensonges

La guerre mondiale de 1935-1945 a été une terrible catastrophe pour le Monde, pour l’Europe, pour la France et bien entendu pour la Bretagne. Comme dans tous les conflits beaucoup furent des héros qui n’ont pas hésité à sacrifier leur vie, mais d’autres, par contre y ont perdu leur honneur par la trahison ou par des crimes abominables. La Bretagne n’est pas restée à l’écart de ces évènements tragiques, elle a eu son lot de héros et aussi de lâches, de traitres et de criminels.
L’histoire de l’occupation et de la Résistance en Bretagne a fait l’objet de centaines de livres, études thèses, articles, témoignages et débats dans les media. Malheureusement, beaucoup de ces récits, de ces témoignages et des commentaires qui les ont accompagnés ont été influencés par l’idéologie et ne rendent pas compte avec exactitude des évènements relatés quand ils ne les falsifient pas et que dire des personnages dont il est question dont les caractères et les actions sont jugés non pas à l’aune de leur réalité mais de l’engagement politique ou autre de ces personnes et/ou de ceux qui les évoquent.
C’est pourquoi il faut saluer les deux ouvrages d’Yves Mervin, « Arthur et David », Bretons et Juifs sous l’occupation », publié en 2011 et « Joli mois de mai 1944, la face cachée de la Résistance en Bretagne », publié en juin 2013.
Yves Mervin depuis des années a évidemment lu une bonne partie de ce qui s’est écrit sur cette sombre période, en Bretagne bien sûr, mais aussi en France, en Europe et en fait dans le Monde. Mais contrairement a beaucoup d’historiens ou supposés tels qui ont écrit sur cette période il a consulté les archives françaises de la police, de la justice, des armées mais aussi des archives étrangères, britanniques ou allemandes, il a rencontré de nombreux résistants de tous bords et des militants bretons de l’époque, le fait que le père de Yves Mervin ait été un résistant lui a sans doute facilité la tâche.
Bien entendu, ces deux ouvrages ne se résument pas il faut les lire avec tout leur appareil de citations, de documents et de témoignages, leur objectif est très clair, rétablir la vérité sur un certaine nombre de points et faire justice de certaines accusations, comme la collaboration réelle ou supposée de certains membres de l’Emsav politique et culturel, en particulier la réalité de l’action de celui qui fut le grand intellectuel breton de l’époque, Louis Némo, sans oublier l’antijudaïsme attribué aux Bretons. Mais Yves Mervin évoque aussi la Résistance ses héros et ses criminels, en particulier au sein des FTP et spécifiquement les membres du PC, leurs vols, leurs viols et leurs assassinats y compris d’enfants.
Si ces deux ouvrages ne se résument pas ils inspirent des réflexions profondes sur ce qu’est l’histoire. Voilà des évènements qui se sont produits il y a moins de trois quarts de siècle et qui ont donné lieu à une telle accumulation de mensonges « historiques » dont certains grossiers et pourtant des participants à ces évènements sont encore vivants et les archives quand elles sont croisées révèlent l’essentiel de la réalité des faits.
Comment expliquer ces falsifications s’agissant d’une histoire aussi récente ? La raison en est simple s’agissant des exploits supposés de certains résistants et de la dissimulation de leurs crimes, il faut savoir que beaucoup de livres et d‘articles sur cette période ont été écrits par ceux qui étaient du côté des vainqueurs et qui, pour certains souvent avaient le plus à cacher, c'est-à-dire les communistes et les gaullistes. En 1944 /45 les gaullistes voulaient s’emparer du pouvoir mais les communistes aussi, or plutôt que de demander l’aide des Alliés pour éviter ce qui s’est passé en Europe de l’Est, de Gaulle préféra conclure à Moscou avec Staline un Traité d’alliance et d’assistance mutuelle, le 10 décembre 1944. C’est ce qui explique que les historiens de la mouvance gaulliste n’aient rien trouvé à redire aux grossières falsifications des « historiens » communistes, et pourtant il se disait déjà en URSS, « qu’avec les historiens communistes le passé est encore plus difficile à prédire que l’avenir ».
Mais, s’agissant de la Résistance, s’il y eut d’authentiques résistants communistes, le PC avait beaucoup de choses à se faire pardonner, son approbation du pacte germano-soviétique, ses trahisons de 1939/40, comme la désertion de Thorez passé à l’ennemi, l’espionnage au profit de l’URSS des « ouvriers reporters » dont les informations furent communiquées par l’URSS aux responsables du Reich, le sabotage du matériel militaire, comme celui qui causa le naufrage du contre-torpilleur Maillé-Brézé à Greenock le 30 avril 1940, sans oublier l’élimination des communistes qui avaient eu le courage de s’élever contre le pacte germano-soviétique, comme Georges Déziré, assassiné par son camarade Marcel Dufriche, ou Gabriel Péri dénoncé à la police allemande sur ordre de Duclos et Frachon par son camarade Edmond Foeglin. Faut-il ajouter que des membres du PC qui avaient résisté à l’occupant sans attendre l’attaque de l’URSS par le Reich, furent exclus du parti peu de temps après la Libération, Guingoin, Lecoeur, Pannequin, Tillon et bien d’autres. Il est donc clair que « le parti des 75.000 fusillés » avaient beaucoup de choses à se faire pardonner, mais il a préféré travestir la vérité historique plutôt que de reconnaitre les trahisons et les crimes de certains des siens, alors qu’il eut pu mettre en avant, par exemple un homme comme Gabriel Péri qui a certainement été l’honneur de son parti, lui qui mourut en criant « vive le PC allemand », ce PC qui fut le seul à n’avoir pas approuvé le pacte germano-soviétique, contrairement au PC français.
S’agissant des ignobles attaques contre l’Emsav, elles ont toutes la même origine, tous ceux qui prirent peur devant les modestes avancées de la culture et de la langue bretonnes tolérées par l’occupant, sans doute pour des raisons politiques, en s’appuyant sur des spécialistes des études celtiques qui fleurissaient en Allemagne dans le temps où elles étaient étouffées en France, bien entendu ces avancées eurent lieu malgré l’opposition du régime de Vichy, qui pour en limiter l’impact devait séparer administrativement la Loire-Inférieure des autres départements bretons, partition administrative qui fut prorogée par tous les régimes successifs depuis la Libération et en particulier par les partis gaulliste et communiste, le PC étant, et encore aujourd’hui, au premier rang des défenseurs de la partition vichyste et des promoteurs de la région administrative dite des pays de la Loire.
Mais Yves Mervin s’il rétablit la vérité en citant des faits oubliés ou falsifiés, ne fait pas l’impasse sur ceux qui au sein de l’Emsav collaborèrent avec l’occupant et, pour certains, adhérèrent aux doctrines nazies. Il se dit souvent que pour souper avec le diable il faut une longue cuillère, mais s’agissant d’un des régimes les plus criminels de tous les temps avec le communisme, aucune faiblesse s’agissant de ce régime n’était tolérable et qu’il s’agisse du régime de Vichy ou de certains Emsaverien leur égarement ne peut qu’être condamné sans appel, car on ne collabore pas avec les assassins d’enfants qu’ils soient nazis ou communistes.
Evidemment, pour ces faits de collaboration avec l’occupant allemand il y a comme, dans beaucoup de cas des causes qui sont des explications mais en aucun cas des excuses.
S’agissant de l’Emsav le mépris manifesté par les élites dirigeantes et culturelles de ce pays pour la Bretagne, les Bretons, leur culture et leur langue à partir du XIXe siècle et en fait jusqu’aujourd’hui dépasse l’imagination, car au-delà du mépris pour un peuple il y avait en fait la haine de notre peuple. Ceux de ma génération qui ont subi ce mépris et cette haine dans l’immédiat après-guerre peuvent en témoigner aujourd’hui. Or face à ce mépris, à cette haine, quelle est la réalité ? C’est le courage dont firent preuve les soldats et marins Bretons pendant les deux guerres mondiales et c’est la présence des Bretons dans les FFL, les FNFL et les forces armées britanniques, Royal Navy, Royal Air Force et fusiliers marins, comme le célèbre commando Kieffer. Nous savons comment ils en ont été « récompensés », par le maintien de la partition administrative vichyste, par le continuel mépris de leur culture et la poursuite de l’éradication de leur langue. Il est clair qu’à la Libération de Gaulle a oublié un peu vite qu’en juin 1940 les Bretons formaient les gros bataillons des Français Libres et que son célèbre appel fut repris en breton sur la BBC, le 19 juin 1940 par un marin breton, Charles Guillois, à la demande d’un autre Breton lui aussi présent à Londres, Yves Morvan plus connu sous le nom de Jean Marin. Un dernier point, alors que la langue et la civilisation des peuples celtes eurent une telle importance en Europe Occidentale pendant près d’un millénaire avant notre ère, le pouvoir français n’a rien trouvé de mieux que l’éradication de la dernière langue celtique parlée sur le continent, si bien que les grands spécialistes des langues celtiques avant la dernière guerre mondiale, se trouvaient en Allemagne et non pas en France, c’est ce qui explique la présence à Rennes pendant l’occupation d’un grand spécialiste des études celtiques, qui n’appartenait pas à la Wehrmacht, le professeur Leo Weisgerber dont les liens avec certains linguistes bretons leur valurent beaucoup d’ennuis à la Libération. Ceci écrit, en 1940 même l’amour de la langue et de la culture bretonnes et la détestation d’un pouvoir oppresseur ne pouvaient justifier la collaboration active avec l’occupant.
Il en va de même évidemment pour le régime de Vichy. Là aussi les explications sont nombreuses et ceux qui n’ont pas connu la période mai-juin 1940 ne peuvent imaginer l’atmosphère de fin du Monde régnant alors dans ce pays, des soldats français dirigés par un état-major incompétent luttant courageusement face à un ennemi supérieurement équipé, au prix de plus de 100.000 morts en quelques semaines et aussi des centaines de milliers de civils de Belgique, du Nord et de l’Est, de la région parisienne fuyant l’ennemi et encombrant les routes dans un tragique exode. Pour ne rien arranger le gouvernement Reynaud réfugié à Bordeaux voit le président du conseil démissionner le 16 juin, il est remplacé par un vieillard, Pétain avec à ses côtés Laval qui n’est pas encore un collaborateur mais depuis toujours un pacifiste et qui confortera Pétain dans sa volonté de signer un armistice avec l’Allemagne, le 22 juin 1940. Le 30 juin, le nouveau gouvernement quitte Bordeaux pour Vichy où sont également convoqués les membres des deux chambres, qui le 10 juillet voteront à une écrasante majorité les pleins pouvoirs à Pétain. Or, il est permis de penser que les deux attaques britanniques sur la flotte française à Mers El-Kébir les 3 et 6 juillet qui firent 1297 victimes parmi nos marins, pour beaucoup des Bretons, eurent un impact sur le vote du 10 juillet à Vichy et sur la suite des évènements et en particulier en Bretagne.
Mais, même au cœur des désastres les plus effrayants ce qui doit guider l’action de tous et évidemment d’abord celle des responsables, c’est l’honneur, la fidélité et la justice. Ce sont trois valeurs que le pouvoir vichyste, certains éléments de la Résistance, surtout des communistes, et quelques Emsaverien ont oubliées ou foulées aux pieds. Et ce que certains, dont je suis, ne pourront jamais oublier, c’est que si les crimes des collaborateurs dont certains membres de l’Emsav ont été punis pour l’essentiel, par contre ceux de résistants, surtout communistes donc, sont restés impunis.
S’agissant de l’épuration, elle fut dénaturée par les exécutions « extrajudiciaires, dont beaucoup ne furent que des crimes de droit commun, mais aussi parce que cette « justice » qui jugeait les collaborateurs fut majoritairement celle qui avait jugé quelques temps plus tôt les résistants. Par ailleurs cette justice qui fut si dure avec les Emsaverien, y compris avec ceux qui n’avaient pas collaboré, fut parfois très tolérante s’agissant des pires criminels, comme les tortionnaires français de la Gestapo de la « bande de la rue de La Pompe » à Paris ou Jacques Vasseur leur collègue, chef de l’antenne d’Angers de la Gestapo, qui ne fera « que vingt ans » de prison pour prix de ses crimes.
De tout ceci il faut tirer plusieurs conclusions.
D’abord, tous les peuples sans exception comprennent en leur sein les mêmes pourcentages de héros et de lâches et les Bretons ne font pas exception à la règle.
Ensuite, l’histoire telle qu’écrite est souvent en fait réécrite pour des raisons idéologiques et même les témoignages de ceux qui la firent ou la vécurent sont à considérer avec suspicion en fonction de l’engagement politique, philosophique ou religieux de ces témoins, également, certains documents sont parfois d’une authenticité douteuse, c’est pourquoi, comme l’a fait Yves Mervin il faut absolument croiser les sources et les témoignages.
Finalement, la justice française qui s’était à maintes reprises déshonorée pendant l’occupation ne s’est guère honorée non plus lors de l’épuration et en particulier en Bretagne, ce qui a conduit beaucoup de nos compatriotes de ma génération à penser qu’ils ne vivaient pas dans un état de droit.
Il faut citer Yves Marzin et sa conclusion de « Joli mois de mai 1944 ».
« En nous souvenant de nos victimes, en s’abstenant d’idolâtrer des héros plus ou moins convaincants et de vilipender ceux qui ont surtout subi les évènement, en renonçant à de glorieuses illusions et à des légendes chimériques, nous pouvons imaginer et mettre en place dans notre Bretagne un avenir apaisé, prospère et heureux ».
Personnellement, je m’honore d’avoir eu dans ma famille et d’avoir compté parmi mes amis ou mes connaissances d’authentiques résistants et aussi des membres des FFL et des FNFL ou des forces alliées, qui furent l’honneur de la Bretagne et, aussi d’avoir eu pour condisciples au collège de Saint-Nazaire de 1946 à 1949 trois Israélites, dont celui qui partageait ma chambre, qui avaient été sauvés de la déportation avec leurs proches par des familles bretonnes.
Jean Cévaër