Légitimité et illégitimité des états-nations Troisième partie : De la Restauration à la guerre de 1939/45

Légitimité et illégitimité des états-nations Troisième partie : De la Restauration à la guerre de 1939/45
La Restauration.
En avril 1814, après la première abdication de Buonaparte, c’est le retour des émigrés et celui de la royauté, le comte de Provence devient Louis XVIII succédant à son frère et à son neveu qui mourut avant de régner. Son règne ne débutera vraiment qu’après les Cent Jours et la deuxième abdication de Buonaparte suite à la défaite de Waterloo, le 18 juin 1815. Il s’agit d’une monarchie constitutionnelle, mais les émigrés n’ont rien oublié, ni rien appris, hélas ! Bientôt ce sera le retour à l’union du trône et de l’autel, une dérive monarchique qui s’aggravera sous le comte d’Artois devenu Charles X en 1824, ce qui conduira à la révolution de juillet 1830, une révolution parisienne qui toucha fort peu l’ensemble du pays.
La monarchie de juillet.
Le duc d’Orléans, fils du conventionnel régicide, dit Philippe « égalité », devint roi sous le nom de Louis-Philippe Ier grâce aux intrigues d’une coterie, usurpant le trône, au détriment du duc de Bord- eaux, l’enfant du miracle, petit fils de Charles X, désigné pour lui succéder sous le nom d’Henri V. Ce coup de force marqua dans ce pays la fin du principe monarchique basé, en principe, sur la succession dynastique. De plus, cette succession ne résulta pas non plus d’un choix populaire ce qui, à terme la condamnait. Il faut le répéter, la révolution de juillet 1830, « Les trois Glorieuses » fut essentiellement parisienne, creusant encore le fossé entre la capitale et les provinces.
Sous le règne de Louis-Philippe Ier la bourgeoisie d’argent triomphe mais elle se heurte aux ambitions mal éteintes de l’ancienne aristocratie. Or la bourgeoisie a les moyens d’investir et c’est le début de la révolution industrielle et de l’émergence de cette classe de travailleurs qui deviendra le prolétariat des usines et des mines et qui sera largement oubliée du pouvoir, d’où le succès des idées de grands penseurs comme Pierre Joseph Proudhon qui seront à l’origine du socialisme français, alors que naitra la « conscience de classe » et que se développera ce que l’on appellera « la lutte des classes ». Dont l’une des premières manifestations sera la révolte des canuts lyonnais en 1831, leur mot d’ordre, « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant » marquera durablement la classe ouvrière de ce pays. La société se divise de plus en plus entre les « possédants » et ceux qui « ne possèdent rien ». Dans les faubourgs des grandes villes industrielles la confusion se fait entre les groupes criminels de plus en plus nombreux, formant les « classes dangereuse » et les classes laborieuses dont la paupérisation face à l’enrichissement de la bourgeoise d’argent, conduira à parler « de l’asservissement de l’homme par l’homme » et préparera l’avènement définitif du socialisme. Tout le règne de Louis Philippe Ier fut aussi marqué par des rivalités au sein de la classe politique et les affrontements entre orléanistes, légitimistes, bonapartistes et républicains. Ce règne se signala aussi par de nombreuses interventions militaires et par la conquête de l’Algérie, alors qu’était encouragé un nationalisme exacerbé que certains nommeront chauvinisme, marqué par l’inhumation aux Invalides de la dépouille de Buonaparte et par les déclarations d’un Jules Michelet telle, « La France est le vaisseau pilote de l’humanité », ou d’un Edgar Quinet, « La France aura la gloire de devenir l’idéal des peuples européens ». Il faudra plus d’un siècle pour que la majorité des Français, instruits par les leçons de l’histoire, comprennent enfin l’absurdité de ces fadaises.
La Révolution de 1848.
La crise économique de 1847 est une crise agricole, industrielle et financière qui entrainera le chômage dans l’industrie et les mines, d’où aussi une crise sociale entrainant une crise politique d’où naitra la révolution de 1848, qu’Alexis de Tocqueville, comme toujours plus clairvoyant que ses contemporains avait prévue dès le mois de janvier précédent, évoquant devant les députés le malaise social qui conduirait au soulèvement de la classe ouvrière et c’est ce qui se passa en février, forçant le roi à l’abdication, le 24 février, en faveur de son petit-fils, le comte de Paris. Mais c’était trop tard pour sauver la monarchie, car un gouvernement provisoire fut formé, ouvrant la voie à la IIème république qui fut proclamée le 25 février. Une nouvelle constitution fut approuvée le 4 novembre et le premier président de la IIème république fut Louis Napoléon Buonaparte, élu le 10 décembre 1848, avec plus de 70% des voix. La révolution de 1848, comme les précédentes, fut une révolution parisienne dont les peuples des provinces furent tenus à l’écart.
Coup d’état de Louis Buonaparte. La IIème république sera fort brève, elle marquera l’échec d’une république sociale alors que la misère du peuple progresse dans les villes et que les Ateliers Nationaux, institués pour combattre le chômage connaitront un échec lourd de conséquences, qui se traduiront par les émeutes de juin 1848 et de juin 1849 qui furent durement réprimées. Tous ces troubles traduisent l’instabilité sociale que le pouvoir ne parvient pas à contenir et conduiront Louis Napoléon Buonaparte à fomenter le coup d’état de décembre 1851, qui est alors plébiscité par plus de 90% des électeurs. Un an plus tard, le 2 décembre 1852 le IIIème empire, est proclamé. Ainsi en 62 ans la France aura connu huit régimes, l’Ancien Régime, la monarchie constitutionnelle, la république, avec ses avatars, la Convention, le Directoire et le Consulat, puis l’empire, la Restauration, la monarchie de juillet, la république et à nouveau l’empire. Faut-il encore souligner que lors de tous ces changements de régime, c’est Paris qui a imposé sa volonté aux provinces.
S’agissant de l’échec de la grande révolution, il faut citer ce qu’écrivait le grand penseur et écrivain injustement oublié, Joseph Fiévée, « Les peuples ne tiennent ni aux principes de leurs gouvernements ni à ceux qui les gouvernent et, pourvu qu’un changement à cet égard ne heurte pas les idées dominantes et ne détruise pas les habitudes de tous les jours, ils laissent faire. La grande folie de ceux qui ont conduit la révolution française est d’avoir voulu tout renouveler à la fois et d’avoir traité comme une résistance calculée des usages qu’eux-mêmes conservaient dans leur intimité. Les livres leur avaient tellement tourné la tête qu’ils croyaient possible de changer en nous ce qu’ils sentaient impossibles de changer en eux. ». Cette constatation, toute de bon sens, s’applique à tous les régimes totalitaires du XXème siècle et, dans ce pays, à des régimes se prétendant démocratiques et ce jusqu’aujourd’hui. Le IIIème empire se signala par l’expansion industrielle et économique, des travaux publics, de grands projets d’urbanismes, en particulier dans la capitale, le développement de la colonisation et de nombreuses guerres et expéditions, en Crimée en 1854, en Italie en 1859, en Chine de 1858 à 1860, au Mexique en 1861 et finalement contre la Prusse en 1870, qui se termina par la désastreuse capitulation de Sedan. Cette défaite fut due à une impréparation générale de l’armée française du fait de l‘impéritie de l’état-major, au sentiment anti-impérial grandissant dans la population et au pacifisme au sein de la gauche politique, d’élus tel Gambetta qui voulait imposer la suppression des armées permanentes, dont celle de l’armée française, évidemment.
Le 4 septembre 1870 l’empire, qui avait commencé par un coup d’état, s’effondrait avec son armée et ses rêves de gloire, après une cuisante défaite militaire et la IIIème république était proclamée.
La IIIe république.
Le gouvernement républicain décide de continuer la guerre contre la Prusse sous l’impulsion de son ministre de l’intérieur, Léon Gambetta. Des centaines de milliers d’hommes sont rassemblés, mais mal formés, mal équipés ils remporteront peu de victoires et essuieront beaucoup de défaites. Gambetta, ce jacobin, cet anticlérical, ce Français de fraiche date devenu ultranationaliste, se méfiait des peuples des ex-provinces et en particulier des Bretons, c’est pourquoi, à l’hiver 1870, il abandonna les 60.000 Bretons de l’Armée de Bretagne dans la boue du camp de Conlie où des milliers périrent de maladie et il les envoya ensuite affronter les Prussiens dans la désastreuse bataille du Mans, le 11 janvier 1971, alors que ces courageux Bretons étaient pratiquement désarmés, C’est cette défaite qui, après maintes négociations plus ou moins secrètes conduisit à l’armistice du 28 janvier suivant et à la capitulation de Paris. Le traité de Paix fut signé en mai 1871, le pays perdait les territoires germaniques d’Alsace-Moselle et devait en outre payer une lourde indemnité de guerre.
Mais une nouvelle assemblée nationale avait été élue en février 1871 et elle se heurta, d’abord à une révolte populaire à Bordeaux où elle siégeait encore. La révolte se transmit à Paris dont la Commune de Paris pris le contrôle, de mars à avril 1871, accumulant les exactions, assassinant près de 500 otages et détruisant de nombreux bâtiments publics, comme le palais des Tuileries, l’hôtel de Ville, le Palais Royal, les docks de la Villette, la gare d’Auteuil. La répression fut terrible, près de 20.000 Commun- ards trouvèrent la mort dans les combats et, si seulement 23 furent exécutés après jugement, près de 8.000 furent condamnés aux travaux forcés, emprisonnés ou déportés. Mais la grande majorité des provinciaux ne comprirent pas cette révolte, d’abord bordelaise où elle s’éteignit rapidement, puis parisienne, alors qu’une nouvelle assemblée venait d’être élue exprimant la volonté de paix populaire après les désastres de la guerre franco-prussienne et son terrible coût. La rupture entre Paris et la province était consommée.
La IIIème république fut en beaucoup de points celle d’autres ruptures et de scandales. Le scandale de Panama de 1892 est exemplaire, c’est le choquant mélange de l’affairisme et de la politique, avec des spéculateurs comme Cornélius Hertz ou le baron Reinach et des politiciens comme Clemenceau, ce dernier paiera cher ce mélange des genres, il sera battu aux élections de 1893 et ne reviendra vraiment en politique qu’en 1906. L’affaire des décorations, en 1887, fut un autre déplorable exemple de l’indécent mélange de la politique et de l’argent, quand le gendre du président Jules Grévy fut accusé de se livrer au trafic des décorations ce qui devait conduire le président à démissionner. L’affaire Dreyfus fut le grand scandale de la république et la cause d’une fracture importante et durable au sein de la population, entre les dreyfusards et les antidreyfusards qui étaient trop souvent mus par leurs sentiments antijuifs. La vérité triompha, le capitaine Dreyfus fut réhabilité, mais la fracture persista longtemps. Il faudra le sang des morts de la « grande guerre » pour laver toutes ces haines. S’agissant des ruptures il y eut pendant plusieurs décennies les rivalités et les affrontements entre les républicains, les monarchistes, les bonapartistes et les socialistes qui s’affirmaient. Il faut y ajouter l’anticléricalisme forcené de ministres comme Combes ou Clemenceau et l’émergence de ce qu’il faut considérer comme un dogme quasi religieux, le positivisme issu de la science positive et dont la traduction sociale fut le laïcisme, cette nouvelle croyance remplaçait le catholicisme qui fut pourtant une religion concordataire, donc reconnue par l’état.
La loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat, voulue par Combes et les sociétés secrètes, après l’expulsion des congrégations et la mise à l’index de l’enseignement catholique devait entrainer à terme la fin du catholicisme dans ce pays, mais, grâce à Aristide Briand la loi de septembre 1905 devint finalement une façon intelligente de mettre fin aux liens, d’ailleurs peu démocratiques, entre la religion et l’état.
Il faut ajouter que Combes n’était plus aux affaires lors de l’approbation de sa loi, car en janvier 1905 il dut démissionner, justement suite à une affaire, celle dite « des Fiches » qui visait à réserver au sein de l’armée les promotions aux officiers « méritants » c'est-à-dire proches du pouvoir, les autres, les « pratiquants », étant connus grâce à un système de « fiches » établies essentiellement par des agents issus des sociétés secrètes, quand ce système fut révélé il causa un scandale, c’était la première étape d’une méthode qui dénaturait la démocratie, le clientélisme politique, réservant les « bonnes places » aux amis du pouvoir. Mais la querelle des Inventaires en 1906 devait attiser les colères dans les régions chrétiennes de l’Ouest, en particulier en Bretagne et spécifiquement en Loire-Inférieure, aussi en Flandre, dans l’est du Massif Central, dans l’ouest des Pyrénées, entrainant une mobilisation massive des chrétiens face à un déploiement tout aussi massif de la force publique et même de l’armée. Une fois encore c’est Aristide Briand qui jouera l’apaisement évitant que la haine du pouvoir pour les chrétiens ne creuse encore des fractures déjà profondes et, à terme, fatales à l’unité, si souvent proclamée, de l’état-nation. Il est évident, avec du recul, après tant de siècles de divisions entre les peuples de France et leurs dirigeants à Paris, devenue la « ville lumière » que, au lieu de les apaiser, la IIIème république les accentua encore de désastreuse façon. Mais, pour des hommes comme Jules Ferry l’unification de la société française passait par la laïcisation de l’éducation et sa généralisation, accompagnées de l’éradication des langues et traditions vernaculaires. Il fallait donc enseigner la langue française aux peuples des provinces, dont la grande majorité utilisait encore les parlers locaux, qu’il fallait donc éliminer, ce fut le rôle des « hussards noirs de la république » qui s’illustrèrent, en particulier en Bretagne, par leurs choquantes méthodes éducatives et leur mépris pour leurs élèves, ce fut une autre cause d’inimitiés durables entre les populations locales et le pouvoir parisien, alors que l’objectif annoncé était de créer un « nouveau patriotisme ». Faut-il ajouter que, pendant qu’Outremer se poursuivait la colonisation, ce mépris « parisien » pour les provinciaux s’étendit aux populations indigènes avec les conséquences qui furent constatées plus tard. Car la IIIème république mena à son apogée le colonialisme français, avec l’extension de l’empire en Indochine, à Madagascar, au Maghreb, en Afrique Occidentale et Equatoriale, en Polynésie. Parmi les hommes politiques les plus engagés dans ces conquêtes coloniales il faut citer de grands républicains, Jules Ferry, Léon Gambetta et Paul Bert. Cette période fut donc marquée par des divisions religieuses, les anticléricaux contre l’Eglise et aussi par des divisions idéologiques en particulier à gauche où des hommes comme Georges Sorel ou Hubert Lagardelle se prononçaient clairement contre la démocratie et en faveur de la l’action syndicale et de la grève y compris générale.
La Grande Guerre.
Du côté des socialistes et d‘une façon générale au sein de la classe ouvrière se dessinait aussi un mouvement antimilitariste et antipatriotique auquel les horreurs de la « grande guerre » devaient bien entendu donner raison. Cet antimilitarisme fut encouragé par des hommes politiques comme Jean Jaurès, ce qui sans doute fut la cause de sa fin tragique, par les syndicats comme la CGT ou par les ouvrages d’écrivains comme Abel Hermant, Lucien Descaves ou Augustin Hamon. Beaucoup de militants politiques et syndicaux étaient « allemanistes » et souhaitaient la coopération entre les classes ouvrières allemande et française recommandant même la grève générale pour s’opposer à toute guerre. Si bien que dans les années qui précédèrent la guerre, de nombreuses tentatives de rapprochement franco-allemand eurent lieu, par exemple au sein des conférences parlementaires de Berne et de Bâle et par la création du Comité franco-allemand dont l’un des inspirateurs fut le sénateur Paul Estournelles de Constant, prix Nobel de la Paix en 1909. Il ne faut pas oublier non plus les nombreux liens économiques et financiers qui s’étaient noués entre la France et l’Allemagne et même les coopérations industrielles, au grand dam des nationalistes.
Mais les pacifistes durent faire face aux bellicistes nationalistes, comme Barrès, Maurras, Péguy et, bien entendu Clemenceau qui, en 1913 appelle à la guerre, sachant pourtant qu’elle « fauchera des vies humaines en un effroyable ouragan de fer ». Evidemment l’esprit revanchard appelant à la reconquête de l’Alsace-Moselle fait partie du cursus scolaire car, selon le Manuel Général de 1905, « L’Ecole primaire enseignera, inspirera l’obligation absolue pour le jeune Français d’accepter le sacrifice que lui commandera son pays, fût-ce celui de sa vie ». Donc, en 1914 pour les raisons évoquées les va-t-en guerre firent basculer l’Europe dans une catastrophe qui devait marquer le début de son déclin alors qu’elle venait de rayonner sur le Monde, de plus cette guerre fut déclarée contre la volonté d’une partie des peuples d’Europe, sans doute la majorité.
Et pourtant, en 1914 l’armée française était loin d’être prête pour la guerre, sous équipée, en parti- culier en artillerie lourde, ne disposant pas de mitrailleuses quand celles de l’armée allemande causèrent des hécatombes de soldats français montant à l’assaut baïonnette au canon avec képis et pantalons garance, dans les premiers mois de la guerre. De plus l’impéritie des états-majors, en particulier de certains hauts gradés français, conduisit à la boucherie maintes fois décrite, qui fut la cause de mutineries durement réprimées et de divisions profondes au sein de la classe ouvrière, du mouvement syndical et du Parti Socialiste, mettant à mal l’Union Sacrée des nationalistes et qui se traduisirent par des grèves, comme celle de Saint-Etienne au printemps 1918.
Car la guerre qui eut pu se terminer en 1917 et épargner des dizaines de milliers de vies fut prolongée par le jusqu’auboutisme d’un Clemenceau devenu président du conseil en novembre 1917. Il mit fin à toutes les tentatives pour arrêter le massacre, émanant de membres du gouvernement, com- me Louis Malvy ou d’hommes politiques, comme Joseph Caillaux, que Clemenceau fit d’ailleurs traduire en justice tous les deux et Clemenceau refusa de même l’initiative pacifiste de la papauté.
Il faut souligner que le nouveau président du conseil se comporta en quasi dictateur dirigeant par décrets et étouffant toute contestation de sa politique belliciste. Heureusement, les alliés furent aidés par l’entrée en guerre des USA en avril 1917, qui envoyèrent en France plus d’un million de soldas débarqués à Bretagne dans les ports de Saint-Nazaire et Brest. Mais, la victoire de novembre 1918 fut chèrement payée par la France, 1.350.000 morts, 2.800.000 blessés dont 1.100.000 resteront invalides à vie, les « gueules cassées ». Sans oublier le poids énorme de la dette de guerre et les destructions massives dans le Nord et l’Est de la France.
Un autre facteur qui devait avoir des conséquences à plus long terme fut la mobilisation des troupes coloniales car, comme les Bretons par exemple, ces courageux soldats « indigènes » ne furent guère récompensés par le pouvoir parisien pour leur sang et même leur vie donnés pour la « mère patrie ». Il faut aussi noter que, au sein des troupes et surtout des plus exposées, les fantassins, le patriotisme fut remplacé par la solidarité du front, celle des combattants des premières lignes, ce qui nourrira en partie par la suite le pacifisme et l’antimilitarisme de l’entre-deux-guerres, le « plus jamais ça ! ». S’agissant de la Grande Guerre il ne faut pas oublier les traités qui la conclurent, Versailles, Trianon, Sèvres qui, en partie du fait de l’influence déplorable de ce Clemenceau, furent par leurs charcutages nationaux, l’une des causes, une décennie plus tard, de l’émergence de dictatures en Europe, suivie des affrontements que nous savons, dont la seconde guerre mondiale, qui s’étendit réellement et désastreusement au Monde entier et, plus près de nous, ces traités furent aussi une cause indirecte des déchirements actuels dans les Proche et Moyen Orients.
L’entre-deux-guerres.
Après la boucherie de 14-18 il semblait possible d’espérer la continuation d’une sorte « d’union sacrée » pour relever le pays, ce ne fut pas le cas. La semi dictature de Clemenceau se prolongea jusqu’en janvier 1919, des grèves éclatèrent dans toute la France, la flotte de la Mer Noire connut une mutinerie historique, le rapport Millerand sur l’avenir de l’Alsace-Moselle fut mis dans un tiroir et oublié, tout cela préparait les déchirements du prochain quart de siècle. Mais à l’élection présidentielle de janvier 1920 c’est Paul Deschanel qui est élu et Clemenceau renvoyé dans son département d’origine où il cultivera l’amertume de l’un des politiciens les plus détestés de son époque, même s’il est adulé, encore aujourd’hui, par tout ce que ce pays compte de jacobins et de souverainistes.
Les divisions de la société françaises, au sein de la classe politique, de la classe ouvrière, de la paysannerie, de la bourgeoisie et même de l’Eglise ne firent que s’aggraver avec l’arrivée au pouvoir du Bloc des gauches en 1924, laïcistes, anticléricaux, centralisateurs acharnés, décidés à éradiquer la religion, les langues et coutumes « régionales » et ce qu’il restait de l’idée fédérale.
Edouard Herriot, président du conseil fut le représentant emblématique de cette idéologie républicaine issue souvent des enseignements des sociétés secrètes qui, quelques années après la boucherie de la « Grande guerre » divisait à nouveau le pays par des querelles idéologiques, alors qu’il eut fallu tenter de l’unir, quand s’annonçait la grande crise financière de 1929, qui serait le prélude du changement de la face du Monde. Durant cette période les divisions de la France conduisent parfois à de multiples affrontements violents des protestataires de tous bords avec les forces de l’ordre, voire à des émeutes, résultant des divisions droite-gauche, catholiques-anticléricaux, ouvriers-patrons, libéraux-collectivistes.
Il souligner la déplorable influence des Radicaux, pour beaucoup membres des sociétés secrètes donc anticléricaux qui feront et déferont les gouvernements pratiquement jusqu’en 1939. Pourtant la Papauté avait condamné l’Action Française et mis les œuvres de Maurras à l’index et alors même qu’un mouvement social chrétien prenait de l’importance avec un syndicat chrétien, la CFTC.
Poincaré remettra un peu d’ordre, en particulier dans le domaine financier mais en dévaluant massivement le Franc Germinal qui fut pourtant une monnaie de référence pendant 125 ans et en le réduisant au cinquième de sa valeur, spoliant les épargnants tout aussi massivement et sapant pour bien des années leur confiance dans l’état. Aux élections de 1932 se fait connaitre un élu venu de l’extrême gauche révolutionnaire, avocat des syndicalistes et très influent dans le « parti de la paix », Pierre Laval, qui fait face au « bourgeois » André Tardieu. Leur affrontement marquera une époque pendant laquelle le PC sorti de la confusion de sa première décennie commence à s’imposer. Représentant en France la IIIème Internationale, il est clairement « l’agent de Moscou », comme le prouvera son attitude en 1939. Le parti est dirigé par des révolutionnaires professionnels qui dénoncent le « crétinisme parlementaire » et la « démocratie formelle », il attaquent surtout les « social-traîtres » de la SFIO et ne comptent par sur le processus électoral pour prendre le pouvoir, mais sur la force et, pour former leurs troupes, ses chefs organisent des manifestations violentes comme en 1929, qui les conduiront en prison et à la condamnation des membres de son comité central pour complot contre la sûreté de l’état.
Dans le même temps la grande figure du Breton Aristide Briand, domine la scène diplomatique, titulaire du Prix Nobel de la Paix en 1926 il fait tout pour assurer la paix du Monde, ainsi en 1928 il fut, avec Frank Billings Kellogg, le secrétaire d’état des USA, signataire du pacte dit Briand-Kellogg de renonciation solennelle à la guerre, il fut aussi un défenseur de la Société des Nations et, en 1930 il publia son mémorandum sur l’organisation d’une Union Fédérale Européenne, mais il ne fut guère entendu et des dizaines de millions de soldats et de civils en payèrent le prix, neuf ans plus tard.
Car dans ces années d’après guerre, le fascisme en Italie, le salazarisme au Portugal, le nazisme en Allemagne, le franquisme en Espagne arrivent au pouvoir et en URSS, le communisme règne par la terreur. Mais dans les années 30 c’est aussi la grande crise financière et économique, à laquelle, en France, les pouvoir politique et économique ne sauront répondre, ou répondront par des mesures qui l’aggraveront. Les gouvernements se succèdent sous la menace des factieux et les « affaires » dont, en 1934, l’affaire Stavisky, venant après tant d’autres discréditent le pouvoir politique, conduisant à des émeutes comme celle du 6 février 1934. Tous ces évènements auront, à terme, les conséquences les plus graves pour l’unité nationale. En 1934 le Komintern, l’Internationale Communiste contrôlée par l’URSS, impose au PCF l’alliance avec la SFIO, mais Jacques Doriot l’un des dirigeants du PCF vient d’en être exclu, il fonde alors le PPF dont le rôle pendant l’occupation allemande est bien connu. En mai 1935, Pierre Laval, ministre des affaires étrangères se rend à Moscou et signe avec Staline un traité d’assistance mutuelle.
C’est alors que le PCF, la SFIO et les Radicaux s’unissent dans un Rassemblement contre le fascisme qui, en France, si l’on excepte le PPF de Doriot et le Francisme de Marcel Bucard, héros de 14-18, est quasi inexistant. En face, la droite malgré ses divisions est unie dans son anticommunisme et son anti- soviétisme. Cette division droite-gauche sera encore aggravée par la guerre civile en Espagne et l’invasion de l’Ethiopie par les forces italiennes. Les totalitarismes de droite se développent en Allemagne, en Espagne, en Italie, au Portugal et dans d’autres états à l’Est de l’Europe, où c’est une réaction aux charcutages nationaux imposés par les traités de Versailles et de Trianon. Pendant ce temps en France les gouvernements succèdent aux gouvernements ne restant parfois que quelques mois au pouvoir, entre mai 1932 et avril 1938 il y aura quinze crises ministérielles qui déconsidèreront le parlementarisme, alors que les régimes totalitaires, eux se préparent aux affrontements futurs, la France est plus divisée que jamais entre un Front Populaire de gauche et un Front National à droite. En mai 1936, la gauche remporte clairement les élections législatives et Léon Blum devient président du conseil, son gouvernement se signalera par des réformes majeures en faveur de la classe ouvrière, s’agissant du droit du travail, de sa durée légale, des conventions collectives, des salaires, des congés payés. Mais ses premiers mois seront marqués par des grèves massives d’un tour nouveau avec occupation des lieux de travail, des grèves qualifiées d’insurrectionnelles. Pour beaucoup d’économistes ces grèves et ces réformes sociales qui, même si elles semblaient parfaitement légitimes, furent prises dans la précipitation et appliquées brutalement sans tenir compte des situations particulières, elles furent donc pour ces économistes l’une des causes de l’arrêt de la reprise économique qui s’amorçait, d’une désorganisation de l’industrie et pour la droite, du fait de l’antimilitarisme et du pacifisme d’une partie de la gauche, l’une des causes de la défaite de 1940. Pourtant Léon Blum fit de son mieux pour relancer l’industrie d’armement, face au bellicisme affirmé de l’Allemagne, qui allait annexer l’Autriche et à celui de l’Italie en Afrique de l’Est, face aussi aux horreurs de la guerre civile en Espagne. Mais sur le plan économique les mesures sociales avaient diminué la compétitivité de l’industrie française et le chômage dans le secteur privé n’avait pas été réduit par les 40 heures qui avaient surtout per- mis de créer des emplois dans les services publics.
Il faut ajouter que face à l’explosion du nombre des syndicalistes, le front patronal se durcit, comme se durcit la droite face à la gauche et que l’antijudaïsme que l’on pensait oublié se manifesta à nouveau. Quand Léon Blum quitta le pouvoir en avril 1938, l’état-nation était plus divisé que jamais face à des menaces qui n’allaient pas tarder à se manifester. Classes sociales contre classes sociales, anticléricaux contre chrétiens, nationalistes contre internationalistes, pacifistes contre militaristes.
L’unité de l’état-nation n’est alors plus que de façade. Le gouvernement Daladier hérite donc d’un pays divisé, affaibli économiquement qu’il va tenter de redresser financièrement et économiquement tout en lançant un programme d’armement pour faire face à la menace allemande et bientôt italienne. La crise des Sudètes, prélude au dépeçage de la Tchécoslovaquie conduisit Daladier à participer à la farce de la réunion quadripartite de Munich en septembre 1938, avec l’Allemagne, l’Italie et la Grande Bretagne, l’accord qui en résulta sera en fait une capitulation en rase campagne des deux démocraties face aux deux dictatures et une nouvelle cause de division en France entre munichois et antimunichois. Mais le pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939, scelle le destin de l’Europe. En effet au programme des deux états totalitaires il y a l’invasion de la Pologne alliée de la France. A suivre ....
Jean Cévaër